Etats-Unis: le secret de famille
ANTOINE MAURICE | 03 Mai 2008
Pourquoi Obama peinera-t-il à être élu? La question noire aux Etats-Unis est le secret le mieux gardé de la famille américaine. Quarante ans après la grande campagne du président Johnson pour les droits civiques, beaucoup de choses ont changé dans les relations interraciales mais pas l'essentiel: le regard mi-condescendant mi-craintif et surtout dissimulé de la majorité blanche sur les Africains américains.
La communauté noire s'est formée largement dans les épisodes dramatiques, dont on commémorera bientôt le demi-siècle: la mort de Martin Luther King, dernier grand avocat de l'intégration des Noirs dans la nation, l'assassinat des deux Kennedy, la campagne des droits civiques, la naissance d'une classe moyenne noire, les mariages mixtes qui se multiplient, l'avènement des minority studies (l'histoire des Noirs) dans les représentations universitaires et cultivées.
Bref, les Africains-Américains, constitués dans leur unité aux Etats-Unis plus qu'ailleurs par le regard des autres, ont connu un progrès économique et civique sans précédent.
Barack Obama sert de révélateur à ce progrès spectaculaire, en même temps qu'il est renvoyé, malgré lui, à son inachèvement. Sa stratégie, jusqu'ici, a consisté à ne pas jouer la carte raciale et à se présenter comme le promoteur d'une Amérique du changement, plus attachée à la correction des inégalités de revenu qu'au fardeau des inégalités de race.
D'où son audience parmi les Blancs défavorisés par l'injustice structurelle de la démocratie américaine, parmi les Noirs émergents et les Blancs libéraux qui partagent profondément son refus de la barrière raciale.
Par expédient plutôt que par conviction, Hillary Clinton, qui perdait copieusement les élections primaires, a dû altérer son message pour repousser Obama vers son identité de couleur, sans donner pour autant l'impression qu'elle surfait sur le tabou de la race.
Or cette stratégie, qui semble marcher auprès des médias et menacer l'avance électorale d'Obama, révèle justement l'importance de la question raciale comme secret de famille. Les psychologues analysent le secret comme quelque chose qui s'est passé au sein d'une famille et qui, en dépit de l'ancienneté où de l'apparente légèreté du fait, continue à agir longtemps après, de manière dévastatrice dans l'entité familiale.
Dans le cas des rapports entre majorité blanche (Asiatiques et Latinos y sont assimilés à cet égard) et les Africains-Américains, le secret serait la mémoire de l'esclavage et tout ce qui, aux yeux des Noirs, en a découlé: le racisme, puis la discrimination, aujourd'hui la condescendance apeurée et déniée. Tout ce que vilipende le pasteur Wright, un des maîtres spirituels d'Obama.
Cette irruption du racial dans le débat se donne pour une argumentation rationnelle sur les fragilités du candidat noir. Dans les esprits, l'indicible de la division raciale s'adosse à la mémoire et au secret, pour marquer la campagne électorale d'un fort impact émotionnel. Ce débat constitue une lourde épreuve pour les deux candidats démocrates. Il faut souhaiter que l'issue du scrutin n'en soit pas définitivement hypothéquée en leur défaveur.