Obama séduit
les banlieues
François
Durpaire historien (université
Paris-I, Centre de recherches d’histoire
nord-américaine)et Jean-Claude Tchicaya porte-parole du
collectif Devoirs de mémoires,
ancien maire-adjoint de Bagneux (Hauts-de-Seine).
QUOTIDIEN : mardi 13 mai 2008
Barack Obama, qui a désormais plus de superdélégués que son adversaire Hillary
Clinton, s’achemine vers l’investiture démocrate. Des milliers de jeunes Américains ont voté pour la première fois lors de ces primaires,
se reconnaissant dans le sénateur de l’Illinois. Du fait d’abord de l’origine sociale. Alors que les précédents
présidents étaient issus de grandes familles, la mère d’Obama a dû faire appel à des food stamps («bons d’alimentation») pour nourrir sa famille.
Du fait aussi de la connivence culturelle. Répondant à un journaliste américain sur ses préférences
musicales, Obama évoquait Outkast
et Wyclef Jean, tandis que Hillary Clinton précisait que sa fille
lui avait concocté une sélection
d’albums et promettait de s’y mettre bientôt…
Mais l’originalité du phénomène Obama est d’avoir traversé
les frontières. Certes, il est courant de voir les Français s’enthousiasmer pour les
candidats démocrates, au risque d’être déçus. Mais ni Al Gore ni John Kerry n’avaient suscité un tel engouement dans les banlieues. Les plus anciens, issus, comme le père d’Obama, de cette immigration postcoloniale,
se disent qu’il serait extraordinaire de voir cela de leur vivant, et n’osent imaginer un tel destin pour leurs enfants. Les plus jeunes, dont l’hostilité à l’encontre des Etats-Unis a pris racine dans la guerre en Irak, ont des excès
qui en feront sourire plus
d’un. Une lycéenne nous assurait que
la victoire d’Obama serait la «libération de tous les Noirs du monde !»
Tous vivent l’avènement
d’Obama sur le mode du mythe compensateur.
Comme les habitants de ce
South Side de Chicago dont est
originaire l’épouse du sénateur, beaucoup n’ont pas choisi de vivre
«ensemble». Noirs, Maghrébins, Blancs,
Asiatiques, ils sont issus de cette
mixité que l’on dit, de l’extérieur,
«communautariste». Ne disposant pas de réseaux d’influence, ils font de l’ascension de ce fils d’immigrant africain, élevé dans une famille
modeste, le symbole d’une mobilité sociale qu’ils ne connaissent pas. Car en dépit de ses défauts
- poids des lobbies, influence de l’argent
-, le système politique américain a su faire émerger une jeune
génération politique noire : Adrian Fenty est maire de Washington, Michael
Nutter maire de Philadelphie,
Cory Booker maire de Newark, etc. Loin de la
France et de ses banlieues,
où les dernières élections municipales ont montré que
la rotation du personnel politique
était lente, et excluait toujours, en dépit des discours, la diversité.
De Bush à
Obama, c’est l’image de l’Amérique qui est sur le point de changer. Beaucoup de jeunes
Français, Noirs ou Maghrébins, ont une tante, un cousin, à New York, à Miami ou à Atlanta. Avec une sœur indonésienne
et une sœur kenyane, Barack Obama appartient à cette génération
dont l’horizon dépasse des frontières nationales. Quand il veut décrire
la bigarrure ethnique de ses fêtes de famille, il n’évoque pas les «Etats-Unis», mais bien les «Nations unies». Son parcours de vie contredit, comme nombre de ces jeunes de banlieues,
les propos du président
Nicolas Sarkozy au soir de sa victoire : «Aimez votre
pays car vous n’en avez qu’un seul»…
Français nés en France, ils doivent sans cesse se battre, face aux employeurs ou dans
leur rapport à la police, contre l’idée qu’«être français, cela se voit». Ils en viennent à rêver de ce
pays où lorsque l’on demande à
un Noir d’où il vient, c’est pour savoir s’il est né
dans l’Ohio ou en Californie… Lassés de devoir répondre à la sempiternelle question - «Te
sens-tu plus malien (camerounais, etc.) ou plus français ?»
-, ils se reconnaissent dans l’ambiguïté identitaire d’Obama, qui embarrasse plus d’un journaliste :
faut-il écrire «noir» ou «métis» ? Si
l’identité était naturelle, il serait
«métis», étant de père kenyan et de mère blanche originaire du Kansas, mais elle est un construit
social : Obama est
«noir» si la société
continue à le voir comme tel…
Car il
ne faut pas faire d’angélisme. D’abord, parce que les propos du pasteur Jeremiah Wright, en réintroduisant le spectre de la
division raciale, ont montré que les vieux démons de l’Amérique pouvaient saper le rêve de cette nouvelle génération. Les républicains ne manqueront pas de jouer sur les origines «douteuses» du sénateur,
et d’activer les peurs.
Car l’Amérique
n’est pas cette société «postraciale» que d’aucuns anticipent.
Des rapports récents en témoignent.
Un jeune Noir sur neuf de 20 à 34 ans est incarcéré,
contre un adulte blanc sur 106. En Caroline du Nord, le dernier Etat à avoir voté,
les deux tiers des Noirs et des Latinos sont scolarisés dans des lycées qui comptent moins de 10 % de Blancs.
Il faut
également souligner l’ambiguïté de l’appropriation française du phénomène
Obama. Si son discours constitue une rupture dans le contexte américain, c’est que le sénateur met en avant le dépassement des clivages communautaires plutôt que la réussite
de telle ou telle «minorité». A moins de le réduire, à nouveau, à sa
couleur, il est paradoxal d’en
faire un symbole pour les «minorités
visibles». Car si Barack
Obama apparaissait, au début de la campagne, trop noir pour les Blancs
et trop blanc pour les Noirs, il a su depuis tenir
un discours fédérateur. Obtenant lors des deux dernières primaires 90 % du vote noir et la
majorité du vote blanc pour
la tranche d’âge
17-29 ans (57 % en Caroline du
Nord contre 41 % pour
Clinton), Obama propose ce choix
aux électeurs : «Nous pouvons
accepter une politique qui instrumentalise les conflits communautaires […] ou nous pouvons parler
du manque de moyens pour l’éducation, qui entrave l’avenir de nos enfants, qu’ils
soient noirs, blancs, hispaniques…»
En cela
- et la banlieue l’a bien compris -, le destin d’Obama met en jeu bien plus que
l’avenir de l’Amérique : la capacité, pour les nouvelles générations, à assumer leurs identités multiples.
Dernier ouvrage paru : L’Amérique de Barack Obama, François Durpaire et Olivier Richomme, éd. Démopolis.