Qui a peur des robots Google?
Jeudi 19 décembre
2013
Jonas
Pulver
La
firme de Mountain View a racheté
Boston Dynamics, une société
spécialisée dans la robotique militaire, et déjà certains médias évoquent Terminator et Skynet
«Google
voudrait-il donner vie au
Terminator?», «Un prélude au robot tueur incarné par
Schwarzenegger», «Google est-il un Skynet en puissance?» La nouvelle fait jaser
les gros bras du journalisme
et la vermine des blogs (ou
peut-être l’inverse).
Google a racheté Boston Dynamics, une
société spécialisée dans la robotique militaire dont le bestiaire de quadrupèdes, développé avec l’armée américaine, impressionne. Big
Dog, conçu pour décharger
les soldats, est capable de
se déplacer en terrain très
accidenté. Son cousin Wild Cat peut
gambader à quelque 25 km/h,
tandis que Cheetah atteint le double sur tapis roulant.
J’aime les automates. Pas tant
pour eux-mêmes que pour le miroir révélateur qu’ils nous tendent. Les peluches motorisées, les Turcs mécaniques, les joueurs d’échecs cybernétiques, tous ces ersatz que la recherche et l’industrie s’emploient à mettre au monde. Pourtant j’avoue: que Boston Dynamics rejoigne la flotte Google me fait frissonner.
Ce que la firme de Mountain View va faire
de son acquisition et des sept autres
entreprises de robotique qu’elle a achetées? Collecte de data, livraison,
assistance nouvelle génération? La question n’est pas là.
Si
cet achat interpelle, c’est parce qu’il convoque
une Weltanschauung, liée
aux stratégies de Google: non pas traduire
les signes du monde physique dans
le monde numérique, à la manière
d’Apple, mais étendre sur le monde physique les
réalités de plus en plus prégnantes
du monde numérique.
Je
m’explique. Le succès d’Apple, sa culture de marque, c’est une
capacité à créer un environnement virtuel dans lequel on puisse retrouver de nombreux éléments de la réalité concrète: agenda en forme d’agenda, carnet de notes
avec des «vraies» feuilles,
interfaces conçues pour flatter les sens. Depuis l’objet,
on va vers le software.
Google,
au contraire, part du software pour aller vers l’objet, et c’est ce renversement
qui fait désormais sa suprématie. Ainsi de ce projet de smartphone
en kit – Ara – dont les
blocs modulables reflètent
la versatilité du système
Android. Ainsi de Glass, ces
lunettes interactives pensées
comme une extension d’Internet avant même d’être une augmentation du
corps. Ainsi du Google Cultural Institute, récemment inauguré à Paris, matérialisation des chantiers de numérisation du groupe dans le champ des arts plastiques,
340 m2 pour dire combien la digitalisation
d’un tableau le rend à la fois impondérable
et atemporel.
Au
niveau symbolique, à chaque fois, un redéploiement du Web sur le
tangible, une inclusion du second dans
le premier. A chaque fois, l’objet sensible ou technologique n’est qu’une interface, un outil de captation (de capture, selon). Ce n’est plus le corps,
impermanent, qui porte la pensée,
mais bien la pensée, permanente, qui produit le corps. En la matière,
les robots-unités, expressions de la pérennité du Grand Tout Connecté,
n’ont-ils pas inévitablement
une longueur d’avance sur nous autres pauvres humains?
Oui, ce malaise
face au rachat de Boston Dynamics traduit
une peur de la supplantation, la crainte de notre défaite dans
la course à l’éternité. Ce que clame la rhétorique
de Google, c’est un fantasme
d’être à l’épreuve de la matière,
une volonté d’omniprésence, et d’immortalité.
Amusant comme aux confins des contrées synthétiques et virtuelles siège la plus humaine des
aspirations. Miroir, mon
beau miroir.