Rama Yade
- « L’aventure Obama rend l’Amérique
magique »
Propos recueillis
par Dominique de Montvalon et Henri Vernet
27.10.2008
La crise
financière qui bouscule le
monde ne fait-elle pas de la lutte
pour les droits de l’homme
un luxe ?
Rama Yade.
C’est l’inverse. Avec le débat sur la moralisation
de la vie financière internationale,
ce qui est en jeu, ce sont
les valeurs qui nous rassemblent.
Pourquoi cette crise ? Parce qu’une
oligarchie financière a substitué à la devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité » sa propre devise : « Irresponsabilité, cupidité, inégalité ». Le paradis fiscal de
quelques-uns est devenu l’enfer du plus grand nombre.
Nicolas Sarkozy vient à nouveau de partir en
Chine et, cette fois
encore, vous n’êtes pas à ses côtés… C’est
pour y parler de la crise financière. La France et la
Chine se retrouveront en novembre,
au sommet Union européenne-Chine.
Là, j’aurai toute ma place. La question n’est
pas de savoir si j’y suis ou pas, mais
ce qu’on fait ou ce qu’on
ne fait pas. Lorsque le président
de la République va à Pékin, il parle
chaque fois des droits de l’homme.
Et cela
avance ?
Lentement, pas à pas, oui. Mais je regrette que le dialogue entamé entre Chinois et représentants du dalaï-lama n’ait pas été jusqu’ici plus efficace.
Auriez-vous souhaité que le dissident chinois Hu Jia reçoive
le prix Nobel de la paix ?
Le Parlement
européen vient de lui décerner le prix Sakharov
pour la liberté de pensée. J’en suis très
heureuse. Cela fait des mois que j’écris
aux autorités chinoises pour
sa libération. Il doit retrouver sa liberté.
Vous irez un jour en Chine ?
J’espère. L’ambassadeur de Chine, que j’ai reçu,
m’a invitée. On doit pouvoir se parler franchement, comme les Chinois le font avec
nous.
Souhaitez-vous que Nicolas Sarkozy rencontre le dalaï-lama ?
A titre
personnel, oui. Ils auraient beaucoup de choses à se
dire. Une rencontre serait, de ce point de vue, merveilleuse.
Beaucoup de pays trouvent qu’il y a une forme d’arrogance
française à donner aux autres des leçons sur les droits de l’homme…
Nous ne cherchons
pas à imposer une vision occidentale
du monde, mais à promouvoir
des valeurs qui sont universelles. Accepter pour d’autres populations un degré de droits inférieur aux nôtres, voilà le comble de l’arrogance !
Etes-vous étonnée de l’intérêt que suscite
la candidature Obama ?
Obama est
devenu une sorte de citoyen mondial. Il appartient un peu à tout le monde. Tous, on
observe la scène américaine avec une
sorte d’envie car ce qu’ils font, nous, on ne peut pas le faire…
Pas faire quoi ?
Pas faire émerger
un Obama chez nous ! Pour que j’entre
au gouvernement, il a fallu tout le volontarisme de
Nicolas Sarkozy pour surmonter les réticences des conservateurs. Ils ont dit
: trop ceci, pas assez cela. Et, croyez-moi, ces conservateurs, ils sont toujours là.
Nicolas Sarkozy, lui, n’est
pas un conservateur ; c’est
ce que j’aime
chez lui.
Quand vous parlez
d’Obama, vous ne parlez que de son âge ?
Parce que c’est
la première chose qui me frappe chez lui ! Vous voyez autre
chose ? Il a trois traits dominants : d’abord, il est
très jeune ; ensuite, il n’est
pas descendant d’esclaves mais
issu, par son père, de la toute récente immigration africaine ; enfin, son parcours politique a commencé très récemment.
Or cet homme-là est en passe de devenir président des Etats-Unis. Chez nous, on a l’impression qu’il faut avoir souffert
pendant quarante ans, être bardé de cicatrices et avoir été traîné
dans la boue pour avoir le droit d’accéder aux plus hautes responsabilités. Et, quand vous y arrivez, vous n’avez même
pas droit au bonheur !
« Mon sort gouvernemental est entre les
mains du président »
Pour vous,
le modèle américain reste, sous cet
angle, incomparable…
L’aventure Obama, oui, voilà ce qui rend l’Amérique magique. C’est pour cela que, pendant toute mon enfance, j’ai
rêvé d’Amérique.
Pensez que, quand
j’étais jeune, le seul Noir que je voyais à la télévision, c’était Michel Leeb, qui imitait les Noirs pour faire rire
le public.
Si Obama est
élu, ce serait
une forme de revanche ?
Non. Obama n’est pas dans une démarche
conflictuelle. Et moi non
plus. Quand j’ai été nommée secrétaire
d’Etat, le président m’a dit : « N’oublie
pas que tu n’es pas là pour représenter les minorités, mais pour représenter la France.
» Il me regardait dans mon humanité, pas par le petit
bout de la lorgnette. Et, quand je me suis retrouvée pour la première fois au siège du Conseil de sécurité de l’ONU à New York et que Ban Ki-moon, se tournant vers moi, m’a
demandé : « Quelle est la position de la France ? », et la France, c’était moi ! Cela
a été un des moments les
plus extraordinaires de ma vie ! C’est
ça le postracial, le postconflit !
Souhaitez-vous vous présenter
à une élection ?
Je l’ai
déjà fait. Je voudrais renforcer
ma légitimité locale. Et, à partir
de là, pouvoir représenter un maximum de Français.
Que vous inspire l’affaire Dominique Strauss-Kahn ?
D’une part, c’est sa vie privée. En même temps, je vois la nocivité de la rumeur, qui peut avoir un impact sur la représentation de la
France à l’étranger. Il est
important qu’on soit exemplaire et, en même temps, qu’il n’y ait
pas de lynchage.Quand Dominique Strauss-Kahn reconnaît les faits, j’ai envie de dire : « Faute avouée est
à demi pardonnée… »
Tenez-vous compte, dans
vos combats, de la realpolitik
?
Je ne suis
pas naïve : je sais qu’il faut
tenir compte de nos intérêts. Cela
dit, il y a sûrement des mauvais génies ici ou
là qui estiment que les droits de l’homme, c’est gênant, et donc moi avec !
Craignez-vous, en cas de remaniement, une suppression de votre secrétariat d’Etat ?
Ce n’est pas mon secrétariat d’Etat, je n’en ai que la responsabilité.
Mais peut-on imaginer qu’il ait été
créé pour, dix-huit mois plus tard, estimer que le travail est terminé ? Je ne le crois pas. Le président et le
Premier ministre sont des hommes de conviction et, les droits
de l’homme, ce ne sont pas quelques belles paroles
de temps en temps, c’est surtout
un inlassable travail de fourmi.
Vous souhaitez continuer ?
C’est le président qui décide. Comme chaque
ministre, mon sort gouvernemental est entre ses mains. J’ai toute confiance en lui.