Les juifs américains et Barack Hussein Obama
15.11.2012
Par Alain Frachon
L'élection du 6 novembre aux Etats-Unis a, une fois de plus, crevé un gros bobard sur le vote des juifs américains. Elle a porté un coup au mythe, colporté ici et là, qui prête à cette partie de l'électorat un comportement politique simpliste : les juifs américains donneraient leur faveur au candidat le plus soumis à la politique d'Israël. Rien n'est plus faux.
Durant toute sa campagne, Mitt Romney a joué au "candidat plus pro-israélien que moi, il n'y a pas". Le républicain a cherché à doubler Barack Obama sur le thème du soutien affiché au gouvernement de Jérusalem. Il a aligné ses options proche-orientales sur celles du premier ministre, Benyamin Nétanyahou. Israël n'aurait pas d'interlocuteur pour négocier avec les Palestiniens ; il ne sert à rien de perdre son temps avec des gens qui, en tout état de cause, ne veulent pas la paix, a dit M. Romney. C'est très exactement la ligne du patron du Likoud, le vieux parti de la droite israélienne, et de son allié d'extrême droite, Avigdor Liberman, ministre des affaires étrangères et chef du parti Israël-Beitenou.
Le doigt sur la couture du pantalon, Mitt Romney a aussi collé à "Bibi" Nétanyahou sur l'Iran. Il a prévenu qu'il serait du côté du premier ministre quoi que celui-ci puisse décider pour empêcher la République islamique de se doter de l'arme nucléaire. Y compris une opération de bombardement des sites iraniens, option à laquelle Obama se serait opposé dans le courant de l'année.
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Slogan martelé par le candidat Mitt Romney : "Avec moi, l'Iran n'aura jamais la bombe" - sous-entendu, il en ira différemment avec Obama... Publicité télévisée de la campagne républicaine en Floride, Etat-clé et l'un des très rares où le vote juif pouvait, peut-être, faire la différence : "Des amis ne laissent pas un ami prendre une bombe nucléaire sur la tête. Dites non à Obama" ("Friends don't let friends get nuked. Stop Obama"). Pour que personne ne s'y trompe, le bas de l'image montrait une carte d'Israël.
Mitt Romney comptait sur cet argumentaire pour empocher l'essentiel du vote juif dans une élection qui s'annonçait des plus serrées. Il avait le soutien du milliardaire juif américain Sheldon Adelson, roi des casinos et principal contributeur des campagnes de Nétanyahou.
Il disposait de l'appui de la Jewish Republican Coalition, un groupe militant qui, en 2008, a présenté Barack Obama comme un musulman caché, financé par le groupe islamiste palestinien Hamas. M. Nétanyahou, s'éloignant de la neutralité absolue observée par ses prédécesseurs en pareille occasion, a affiché sa préférence pour le candidat républicain - et, à en croire les sondages, tel était aussi le choix de plus de 60 % des Israéliens.
Rien n'y a fait. A plus de 70 %, les juifs américains ont voté pour Barack Hussein Obama - soutien massif au président sortant. Tradition respectée : les juifs américains se prononcent majoritairement (70 % et plus) pour le candidat démocrate à chaque élection présidentielle depuis le début des années 1960, quand ils participaient au combat pour l'émancipation des Noirs américains.
La seule infidélité qu'ils commettent à leur parti de prédilection le sera pour ce grand charmeur de Ronald Reagan (1980-1988), unique républicain à avoir jamais collecté une majorité du vote juif.
Celui-ci ne compte pas beaucoup. Il représente un peu moins de 3 % des électeurs. Mais il peut parfois faire pencher la balance dans certains Etats-clés, ceux qui ne sont pas acquis d'avance à l'un des deux grands partis, comme la Floride ou l'Ohio.
En caricaturant la politique proche-orientale d'Obama et en collant aux "faucons" israéliens pour capter le vote juif aux Etats-Unis, Romney s'est trompé. Le soutien sans réserve apporté à la politique de colonisation de la Cisjordanie vient des chrétiens fondamentalistes américains, bastion du Parti républicain, pas de l'électorat juif. Dans le New York Times, Jeremy Ben-Ami, patron de J. Call, groupe de pression juif américain résolument opposé à la politique de Nétanyahou, observe au lendemain de l'élection : "Quand il s'agit d'Israël, les juifs américains sont dans le camp des modérés. Quelque 82 % d'entre eux se prononcent pour la solution dite des deux Etats [un Etat palestinien aux côtés de l'Etat d'Israël] et 76 % veulent que leur président mette autoritairement un plan de paix sur la table."
Toutes les études de motivations électorales montrent que la situation au Proche-Orient, y compris l'affaire de l'Iran, ne figure pas parmi les priorités des juifs américains - qui sont, plus classiquement, l'état de l'économie, le financement de la santé et des retraites. Pour autant, l'attachement de l'électorat juif à Israël est inébranlable. Il s'inscrit dans la sympathie naturelle qu'éprouve une écrasante majorité d'Américains pour l'aventure israélienne. Ce qui explique que le grand groupe de pression pro-israélien à Washington, l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), finance les campagnes de nombre d'élus au Congrès, juifs ou non, républicains ou démocrates.
Question : la défaite de Romney peut-elle avoir des conséquences sur la politique américaine au Proche-Orient ? A Jérusalem, c'est moins la victoire d'Obama en elle-même que le "choix" de Nétanyahou pour Romney qu'a commenté la presse. "Nétanyahou a parié, c'est nous qui allons régler la note", titre le grand quotidien Yediot Aharonot au lendemain de l'élection. Il résumait les craintes d'une partie de l'opinion : "Bibi" aurait pris le risque de compromettre la relation entre Israël et les Etats-Unis en affichant ses sympathies pour le candidat Romney.
Le plus probable est qu'il n'en sera rien. Mais l'argument est mis en avant par la coalition centriste israélienne - l'ancien premier ministre Ehoud Olmert, Tzipi Livni, de Kadima, et Shelly Yachimovich, nouvelle patronne du Labour - qui entend vaincre Nétanyahou aux élections du 22 janvier 2013. Là encore, le moins improbable est que "Bibi" sera réélu pour un troisième mandat. Mais Obama II pourrait être plus insistant qu'Obama I sur le dossier palestinien et, en échange de son intransigeance sur le nucléaire iranien, exiger des concessions de "Bibi" III. Peut-être.
frachon@lemonde.fr