Aux Etats-Unis, le fardeau des jeunes Noirs
Par Washington,
correspondante Corine Lesnes
29.03.2012
En 1955, Emmett Till, un jeune Noir de 14 ans originaire de Chicago,
fut tué par deux Blancs alors qu'il était en visite chez des cousins dans le
Mississippi. Il s'était vanté d'avoir des amis blancs, ce qui était impensable
dans le Sud, et s'était adressé avec quelque familiarité à l'épicière. Le mari
de celle-ci et l'un de ses complices furent acquittés, dans un déni de justice
qui intensifia le combat pour les droits civiques aux Etats-Unis.
Depuis la mort de
Trayvon Martin, 17 ans, tué le 26 février par un
justicier de quartier alors qu'il était venu voir des parents dans une
"communauté fermée" (gated
community) du nord de la Floride, certains font le
parallèle avec le drame de 1955.
Des milliers de
jeunes ont manifesté dans le pays avec des sweat-shirts à capuche comme celui
que portait la victime. Plus de 2 millions de personnes ont signé la pétition
de ses parents réclamant "Justice pour Trayvon
Martin".
Le 21 mars, la
mère du jeune homme a fait breveter le slogan, qui sera bientôt une marque :
"I am Trayvon"
("Je suis Trayvon"). Mercredi 28 mars, le
représentant de l'Illinois Bobby Rush, un ancien Black Panther,
a pris la parole en plein Congrès vêtu d'un sweat,
capuche relevée, ce qui lui a valu d'être expulsé.
RÉVEIL DES
CONSCIENCES
Trayvon Martin a
réveillé les consciences. Dans l'Amérique "postraciale",
plus de trois ans après l'élection d'un président noir, un homme a pu abattre
d'une balle dans le thorax un jeune en sweat-shirt qui lui paraissait
"suspect". Et cela sans être poursuivi par la police.
Trayvon n'était
pas le portrait-robot du rappeur en rupture. Il rêvait d'être pilote d'avion.
Sa mère l'avait emmené au ski. Ses parents font partie de la nouvelle classe
moyenne noire qui a accès aux gated communities de Floride. "Si j'avais un fils, a déclaré
Barack Obama, il
ressemblerait à Trayvon."
Le drame a ranimé
de vieilles images. Comme à l'époque d'Emmett Till,
il y a péril à être un adolescent noir dans certains lieux : une malédiction
que le chroniqueur du New York Times Charles Black, père de deux adolescents,
appelle "le fardeau des jeunes Noirs". Selon la journaliste de
Caroline du Nord Mary Curtis, les parents redoutent cet âge où "l'enfant
que tout le monde trouvait si mignon se transforme en un jeune homme en
présence duquel les inconnus serrent leur porte-monnaie ou attendent l'ascenseur
suivant". Il faut alors lui inculquer des consignes de sécurité : "ne
pas courir" dans la rue, et "jamais avec quelque chose dans les
mains", ce qui peut laisser penser à un vol ; "ne jamais répondre du
tac au tac à un policier". Malgré tous les progrès, constate le
journaliste Jonathan Capehart, ce drame rappelle que
"le fardeau du soupçon continue à peser sur nous".
Les disparités de
traitement sont plus présentes que jamais. Selon une enquête officielle portant
sur 72 000 écoles publiques et publiée début mars, les élèves noirs sont trois
fois et demie plus susceptibles d'être punis que les blancs. Pour les seuls
garçons, un sur cinq avait fait l'objet d'une mesure de suspension en 2009.
"C'est la
triste réalité, a regretté le ministre de l'éducation, Arne Duncan, qui a
commandé l'étude. Les élèves issus des minorités font face à une discipline
beaucoup plus stricte que les autres, y compris dans la même école." Si Trayvon Martin se trouvait à Sanford et non à Miami, où il
résidait avec sa mère, c'est qu'il avait été suspendu : des "traces de
marijuana" avaient été décelées dans un plastique au fond de son sac à
dos.