Cachez ce Tigre que l'on ne saurait voir !

 

19.12.09

 

Quelques coucheries dévoilées et voici un Tigre de la plus belle espèce, en tous points exemplaire, sur et hors des greens, transformé en tigre de papier mâché. Le meilleur support publicitaire que la société de consommation ait jamais connu a vu son image faire la culbute : le miroir, dans lequel se réfléchissait un sportif américain exceptionnel, l'un des plus grands joueurs de golf du monde, doublé d'un mari et père de deux enfants irréprochables, s'est brisé, exhibant derrière le tain un noceur impénitent, le sexe d'un Tigre que l'on ne saurait voir.

 

Son compatriote Jack Nicklaus, golfeur modèle de la génération précédente, a été le premier joueur à se prononcer sur cette affaire. Pour lui, cela n'aurait relever que de la sphère privée. Mais grâce à l'acharnement médiatique - un Tiger Woods dans la disgrâce restant de l'or en barre -, le champion a se rendre à l'évidence. Après plusieurs tentatives d'occultation, le Tigre a fini par confesser son "infidélité".

 

Prudente décision, car, au rythme effréné qu'est celui de la Toile, le nombre de ses maîtresses, pour le moment limité à une dizaine, pourrait vite dépasser celui de ses victoires en majeurs, soit quatorze. Bien que subsiste sur son site Internet un communiqué dans lequel il assure n'avoir eu qu'un banal accident de voiture, n'être qu'un "être humain", "donc imparfait", et être victime de "rumeurs malveillantes", Tiger Woods a tenté, contre mauvaise fortune, de faire bonne figure : il a demandé pardon, promis qu'il essaierait de devenir l'homme, le mari et le père exemplaire qu'il n'aurait jamais cesser d'être, et décidé de faire pénitence en se retirant du monde le temps qu'il faudra.

 

A travers l'affaire Woods, ce sont deux mondes qui s'affrontent. Celui des puritains ou de ceux qui font commerce du puritanisme sur le marché politique ou spirituel, et celui auquel appartiennent ceux qui ne s'encombrent pas de considérations morales, tout au moins dans le cadre du sexe et du divertissement. Entre l'image publique des sportifs de haut niveau, auxquels on veut faire jouer le rôle de citoyens exemplaires dans des sociétés en vertigineuse perte de valeurs, et la réalité de leur vie quotidienne, il y a un océan agité de comportements que la morale tolère de fait tant qu'ils n'apparaissent pas au grand jour.

 

Les troisièmes mi-temps, admises au rang de manifestations folkloriques, ne sont pas une exclusivité du rugby. De nombreux sportifs, essentiellement des hommes, évidemment, ne sont pas avares en récits off the record de "grosses déconnades", beuveries et autres sauteries revendiquées comme autant d'exploits, autant de preuves de la virilité qu'on leur demande d'exprimer sur les terrains, les pistes ou les routes.

 

Il arrive que quelques-unes de ces virées dérapent hors du périmètre confidentiel, comme ce fut le cas avec l'affaire Bastareaud. Ce joueur de l'équipe de France de rugby à XV, qui était apparu le visage tuméfié lors d'une tournée en Nouvelle-Zélande cet été, avait assuré dans un premier temps avoir été agressé par des passants, puis s'être cogné contre une table de nuit, victime d'un abus d'alcool. La lumière sur cette affaire n'a jamais été officiellement faite.

 

Il est difficile de concilier les deux aspects sportif et extra-sportif. C'est pourtant ce que réussit depuis quelques années, bien qu'avec quelques difficultés, un autre golfeur américain, John Daly. Vainqueur de deux tournois majeurs, il est aussi présent médiatiquement dans les colonnes des faits divers que des sports, il en joue et il est apprécié pour cela. Surnommé "Long John" en raison de la longueur de sa frappe de balle et de son goût pour le whisky, il a été sponsorisé par Hooters, chaîne américaine de restaurants plus connus pour les rondeurs de ses serveuses très décolletées que pour ses ailes de poulet grillées. Personne ne s'est étonné de cette association avec Hooters, qui parraine également un minicircuit professionnel de golf et s'apprête à envoyer en Irak quelques-unes de ses plus belles représentantes pour soutenir le moral des troupes.

 

Pour beaucoup de joueurs, Tiger Woods a pris la décision la plus habile en se retirant du circuit le temps que les choses se tassent. Cette absence pourrait prendre fin, non directement du fait du champion, mais lorsque les demandes du milieu golfique se feront suffisamment insistantes. Sans lui, les tournois souffrent d'une couverture médiatique bien moindre et une absence prolongée aurait des répercussions sur la motivation des sponsors de certaines épreuves et sur les affaires de ses partenaires particuliers, au premier rang desquels Nike.

 

Dans le cadre des dommages collatéraux, le Tigre pourrait perdre son rang de numéro un mondial et donner raison à son père, aujourd'hui décédé, qui déclarait au début de la carrière de son fils, alors célibataire, que seul le mariage pourrait l'empêcher d'être le meilleur joueur du monde. Ses concurrents pourraient en profiter, mais, à vaincre sans péril, ils risqueraient aussi de triompher sans gloire. Eux, qui vivent aussi de la générosité des sponsors, ont intérêt à le voir revenir au plus vite. Virginité refaite ou humanité assumée.