Barack Obama ou le retour de l'Atlantique

 

par Felix Marquardt

 

Nov. 1

 

n me pardonnera un goût prononcé pour l'euphémisme : il n'a pas toujours été aisé récemment d'être américain et fier de l'être. Intervention désastreuse en Irak, double mandat Bush, unilatéralisme effréné - les raisons sont légion. De père allemand et autrichien et de mère new-yorkaise d'origine grecque, j'"oubliais" volontiers mon passeport américain lors de certains voyages ces dernières années.

 

A cette dégradation de l'image des Etats-Unis s'ajoute un phénomène dont on ne saisit pas encore toute la portée. L'Amérique d'aujourd'hui n'est plus la "nation dangereuse", décrite par Robert Kagan. La crise financière mondiale et son corollaire le plus abracadabrant, la remise en question de dogmes économiques dont le pays s'était fait le champion et autour duquel il était parvenu à imposer un consensus quasi universel, ont achevé de le dévêtir.

 

Contrairement à mes concitoyens européens, le choix de mon champion dans cette course à la Maison Blanche est récent. Car si le caractère historique de la candidature Obama est évident, celle de John McCain (qui est d'ailleurs bien plus populaire en Asie qu'en Europe) aussi mérite qu'on la prenne au sérieux. Le parallèle avec George Bush, qui tourne souvent à l'amalgame, est navrant pour quiconque suit un tant soit peu la vie politique américaine.

 

Le sénateur de l'Arizona est le candidat le plus ouvert et sophistiqué que les républicains aient soumis au suffrage universel indirect depuis Dwight Eisenhower, voire depuis Teddy Roosevelt. John McCain s'est démené comme un diable pour obtenir la fermeture de Guantanamo. Il a appelé à une légalisation massive de millions d'immigrés clandestins que compte le pays, se mettant ainsi à dos une majorité de républicains, et s'est attaqué aux règles, parfois scandaleuses, qui gouvernent le financement des partis.

 

Pour toutes ces raisons, et malgré son choix de Sarah Palin comme colistière, sans doute judicieux jusqu'à un certain point politiquement mais effrayant dans l'absolu, le New-Yorkais démocrate tendance latte que je suis (en gros, un démocrate avec une fâcheuse tendance à faire élire des maires républicains) a trouvé un charme indéniable au discours de McCain pendant une grande partie de sa campagne.

 

Mais c'est le lien transatlantique qui me fera voter Obama. La notion selon laquelle le monde se porte mieux lorsque les Etats-Unis et l'Europe s'entendent est pour ainsi dire inscrite dans mon ADN. Le corollaire de cette Weltanschauung est que le monde se perd à mesure que le lien transatlantique se désagrège. Or, quelles extrémités n'avons-nous pas atteintes ces dernières années en la matière ? ! Depuis le 11-Septembre, les Américains ont découvert avec une incrédulité grandissante les limites de leur puissance militaire pure sans la légitimité morale que leur confère le soutien des Européens, elle-même condition sine qua non du soutien du reste de la planète.

 

Pendant ce temps, les Européens ont pris conscience des limites, tout aussi contraignantes, du soft power (expression inventée par Joseph Nye, de la Kennedy School à Harvard, qui a trait à la capacité d'un pays à provoquer de manière indirecte l'empathie et l'adhésion à son projet politique et culturel) dans un monde parfois plus hobbesien qu'ils ne voudraient bien l'admettre.

 

L'"Obamania" qui s'est emparée de l'Europe fait naître d'immenses attentes et est donc certaine de faire des déçus. Mais il ne fait aucun doute que le rejet de l'unilatéralisme qui caractérise le discours du candidat démocrate permettra le resserrement du lien transatlantique. Les Européens et surtout les Américains, qui n'imaginaient pas voir leur statut d'hyperpuissance remis en cause à si brève échéance, en ont bien besoin.

 

Mais il existe une autre raison justifiant mon vote qui transcende la première et toutes les autres. Comme le suggère Stefan Zweig tout au long de ses merveilleux Mémoires, le XXe siècle n'a vraiment débuté qu'avec l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, tout comme il s'est sans doute achevé avec la chute du mur de Berlin. D'aucuns, j'en faisais partie, pensaient que le XXIe siècle avait commencé le 11 septembre 2001. C'était un point de vue occidental, voire étroitement américain. Par-dessus tout, j'ai voté pour Barack Obama parce que, s'il est élu 44e président des Etats-Unis, c'est pour le monde entier que le XXIe siècle débutera.

 

Felix Marquardt est président de Marquardt & Marquardt.