Washington est cassé

 

par Corine Lesnes

 

16.01.08

 

Washington s'est toujours prise un peu pour Rome. C'est le destin, paraît-il. L'un des premiers arrivants était un certain Francis Pope. Un colon anglais. En 1663, M. Pope s'est installé sur ce qui est aujourd'hui la colline du Capitole et il a cru voir Rome à ses pieds. Ebloui, il a donné le nom de la capitale italienne à sa propriété (le titre est encore visible aux Archives de l'Etat du Maryland à Annapolis).

 

D'autres sources prétendent que l'homme, qui était antipapiste, cherchait surtout à s'amuser. Il n'était pas mécontent de son effet quand il se présentait : "Pope, disait-il. Pope de Rome" - précisons que "pope" est la traduction anglaise de "pape". Il avait aussi changé en Tibre le ruisseau de l'Oie qui coulait sur ses terres. Et il voyait un avenir florissant pour la capitale du Nouveau Monde, ce qui n'en finit pas de réjouir les groupuscules qui se passionnent pour les symboles inscrits dans l'architecture locale.

 

Washington ne s'est pas faite en un jour. Entre l'acte du Congrès de 1790, établissant le siège du gouvernement fédéral sur les bords du Potomac, et le déménagement de l'administration (15 chefs de cabinet, 69 membres du Trésor, 12 employés du Congrès...), il a fallu dix ans. Personne n'était pressé d'aller s'installer au milieu des marais (les vaches n'ont été interdites sur le Mall qu'en 1826). Et nombreux étaient, surtout chez les jeffersoniens, ceux qui craignaient une dérive centralisatrice. Une capitale ! Avec la possibilité de lever des impôts ? Et pourquoi pas rétablir la monarchie ? Prudents, les Fondateurs ont pris soin de limiter les prétentions du "big government". La Constitution (article I, section 8) définit la taille maximale de la cité fédérale : un carré de 16 km de côté.

 

La presse a tout de suite dénigré la ville. Même en 1801, avec 109 maisons en brique, la "cité fédérale" était jugée trop grande, trop chère, trop ostentatoire. Trop monarchique. Il a fallu la guerre civile, l'afflux des blessés et des militaires pour que Washington gagne ses galons de capitale. Un siècle et demi plus tard, elle a de nouveau explosé, gonflée par la bureaucratie de la sécurité intérieure. Comme le dit Francis Fukuyama qui a publié ses photos de la capitale l'été dernier dans la revue American Interest, Washington "reflète la vision d'Alexander Hamilton, pas celle de Thomas Jefferson". Un gouvernement puissant. Tout ce dont se méfie l'individualisme américain.

 

Ce long préambule pour souligner qu'il ne faut pas s'étonner que la capitale ait mauvaise presse. C'est pour ainsi dire inscrit dans ses gènes. Chaque élection présidentielle voit revenir les mêmes antiennes antigouvernementales et les mêmes candidats qui prétendent n'avoir jamais mis le pied à Washington. Mais cette année, c'est la curée. Jamais, depuis le scandale du Watergate, le personnel politique n'a été tenu en aussi faible estime. La popularité du Sénat est encore inférieure à celle de George Bush. Sur les chemins de campagne, du côté démocrate comme du côté républicain, on entend le même cri de ralliement : Washington delenda est!

 

"Washington est cassé, répète Barack Obama. Pour réparer le système de santé, il faut réparer Washington." Dans le Michigan, le républicain Mitt Romney s'est présenté devant un grand panneau lumineux : "Washington is broken". Pour lui, "Washington est comme une guimbarde qu'il faut pousser jusqu'au garage. Année après année, on la pousse mais ils nous la rendent toujours dans le même état." Mêmes mots dans la bouche du populiste John Edwards : "Le système à Washington est cassé."

 

Pourquoi tant d'animosité ? Les électeurs sont excédés par l'incapacité du gouvernement à agir : de l'ouragan Katrina aux ponts qui s'écroulent, de l'immigration au réchauffement climatique. Et quand les Etats passent à l'action eux-mêmes, comme l'ont fait une dizaine d'entre eux sur l'assurance santé ou la limitation des gaz à effet de serre, le gouvernement fédéral prend la mouche et appelle la Cour suprême à la rescousse si nécessaire. "Les idées de Washington sont en faillite, dit le gouverneur du Texas Rick Perry. Aujourd'hui, l'épicentre des innovations est dans les Etats."

 

Dans un livre qui vient de paraître (Homo politicus), le chroniqueur parlementaire du Washington Post Dana Milbank offre quelques explications supplémentaires. Du temps des Indiens Piscataway (les occupants des lieux avant Francis Pope), le Potomac était déjà "l'endroit l'on apporte les marchandises", indique-t-il. L'argent continue à être le moteur des indigènes. "L'homme de Potomac est capable de faire à peu près n'importe quoi pour amasser et exhiber son pouvoir et celui de sa tribu", affirme-t-il.

 

Dans la hiérarchie de Potomac Land, les conseillers présidentiels occupent le rang le plus élevé, ainsi que les juges de la Cour suprême qui "interprètent les textes sacrés" et les stratèges électoraux qui "utilisent leurs pouvoirs chamaniques" pour maintenir leurs candidats au pouvoir. Viennent ensuite les élus de fraîche date, qui vivent sous la coupe des consultants. Ce n'est pas le moindre des paradoxes du système, dit Dana Milbank, qu'il se prétende "le plus égalitaire du monde" et qu'il fonctionne selon des règles "byzantines" autant que figées. Dernière catégorie : les "intouchables". C'est la cohorte des gens ordinaires à qui les chamans ne s'intéressent que tous les quatre ans et qui demandent du changement.

 

Corine Lesnes