Le ‘canyon’
entre la droite américaine et française
Par
Pierre-Yves Dugua
le 15 mars 2012
Le
fossé entre la droite américaine et la droite française n'a jamais été
aussi grand. En temps normal
les français ont du mal à comprendre les républicains. La défense du droit à acquérir et détenir
(ce n'est pas la même chose que le port...) des armes, le refus du principe de couverture universelle par l'État des dépenses de santé, l'opposition
au principe d'une carte nationale d'identité...autant de sujets qui laissent pantois les électeurs de Nicolas Sarkozy. Et même ceux
de Marine Le Pen.
La
tournure prise ces derniers jours
par les campagnes présidentielles
de part et d'autre de l'Atlantique aggrandit le
"canyon" entre les convictions et les valeurs
des républicains américains
et des celles des droites françaises.
J'écoutais tout à l'heure
une ministre française défendre le droit à l'accès gratuit, anonyme et confidentiel à la contraception
pour les mineurs. Cette
position est inimaginable aux États-Unis pour
un républicain et même pour
nombre de démocrates.
Ce qui m'intéresse
le plus en tant que journaliste, est
la nécessité de faire comprendre
à mes lecteurs qu'il faut qu'ils
abandonnent leur désir instinctif de retrouver aux États-Unis leurs repères français.
Ron Paul n'a rien
à voir avec Le Pen. Barack Obama est plus à droite
que Nicolas Sarkozy. Il faut cesser
de prendre les américains
pour des fous parcequ'ils
ne sont pas comme les français. Il faut
accepter que des pays de cultures et d'histoires différentes produisent des candidats profondément différents. Je suis choqué du complexe de supériorité de nombre de français à l'égard des américains, qualifiés de "grands enfants" ou de "barbares" à tout bout de champ. Acceptez la différence.
La France, ni même l'Europe, ni l'Amérique ne sont le centre du monde civilisé.
Le monde est diversifié.
Tous les systèmes politiques ne convergent pas vers
un "modèle français" que chaque nation rêverait de copier.
Je dis la même chose aux américains: "cessez de croire que le monde veut devenir comme
vous".
L'exemple le plus frappant
de l'écartement entre les deux
pays est la manière dont le populisme sévit. Le populisme américain est d'abord
libertarien, favorable à la libre
entreprise et l'individualisme,
anti-taxation, anti-État. Il
dérive parfois dans la xénophobie
anti-immigration, mais pas toujours.
Il prétend s'inspirer des pères fondateurs de l'Amérique. C'est le Tea
Party.
Ce
"populisme de droite"
n'existe pas en France. Les électeurs du Tea Party passent en France pour des extra-terrestres.
C'est dommage car si l'on prenait la peine d'écouter leur raisonnement, on pourrait mieux comprendre leur vision du monde, si arbitraire ou
fausse qu'elle puisse paraître.
Mais il
y a aussi aux États-Unis un
mouvement populiste à
gauche qui dénonce avec colère
les inégalités de revenus
et de conditions. Les démocrates tentent de le récupérer depuis quelques mois. Il est moins puissant, mais la presse qui est largement pro-démocrate s'en fait beaucoup l'écho. Ce populisme-là
est en partie
inspiré d'Europe. Il est au coeur
de la campagne de plusieurs
candidats en France aujourd'hui
à droite comme à gauche.
L'idée qu'un candidat de droite aux États-Unis puisse faire de l'augmentation des impôts et de l'invention quotidienne d'un nouvel impôt plus malin que les autres
impôts, un axe de sa
campagne est parfaitement impensable. Surtout dans le contexte de la fiscalité déjà très lourde qui sévit en France.
L'absence de débat approfondi en France à droite sur la manière de réduire les dépenses publiques est
tout aussi incompréhensible
pour le républicain. L'américain
de droite a l'impression que la droite française
a d'emblée concédé à la
gauche la supériorité morale de ses arguments: l'État doit redistribuer les richesses, l'initiative privée est cause d'inégalités, si les riches sont riches c'est qu'ils ont volé
l'argent quelquepart.
Le
recours à la fiscalité, non
pas simplement pour lever des recettes,
mais pour appauvrir les
riches, s'appelle ici
"social engineering". C'est un terme hautement
péjoratif dans la bouche de l'américain moyen, car c'est une théorie qui admet que le modèle
américain est fondamentalement faussé. La liberté individuelle et la responsabilité des citoyens conduiraient à une société de classes ? Le républicain ne veut
pas le croire. Mais surtout il veut
croire que laisser l'État corriger ces "inégalités" est pire que le mal
!