Les risques de la méthode Obama

 

Alexandre Adler

 

29/01/2010

 

CHRONIQUE - A moins d'un an des élections de mi-mandat, le président américain se trouve à une période décisive de son mandat.

 

Après un an de mise en place, Obama entame la bataille décisive de sa présidence. Décisif en effet, le calendrier électoral à venir : en novembre 2010, ce sont les élections de mi-parcours qui décideront s'il est en mesure de voir reconduite une majorité démocrate, sans doute plus courte que l'actuelle, ou s'il tombera, comme ce fut le cas de Clinton en 1994, sous la coupe d'une majorité d'opposition républicaine qui le fera chuter dans une sorte de «cohabitation à l'américaine». Par la suite, rien ne dit que l'élection de 2012 lui sera aussi favorable.

 

L'humiliante défaite des élections sénatoriales du Massachusetts peut paraître comme une bénédiction cachée, en déclenchant à temps un signal d'alarme pour redresser le cours stratégique et la communication publique de la présidence. Quelles erreurs Obama a-t-il donc commises ?

 

D'un côté, en effet, le président est resté fidèle à sa promesse de gouverner au centre : en matière fiscale, il ne demande qu'un retour aux critères d'imposition de l'époque Reagan ; en matière de gestion de l'économie, on l'a vu contourner l'offensive frontale contre Wall Street. Bush avait nationalisé dans la fièvre de l'automne 2008, Obama n'a pas tenté de transformer ces engagements de l'État en autant de leviers d'une politique industrielle volontariste. En somme, le diagnostic du sénateur démocrate modéré de l'Indiana Evan Bayh, selon lequel Obama était sanctionné pour avoir trop distendu les liens entre une gauche progressiste à laquelle il appartient et ses alliés centristes, liens sur lesquels repose l'existence même du Parti démocrate, eh ! bien, ce diagnostic, très largement partagé, ne correspond pourtant pas à la substance véritable de la politique jusqu'ici suivie par Obama. Et malgré tout, un diagnostic, qui ne concernerait que l'addition des mesures prises, n'envisage pas la dimension symbolique de l'action publique, qui peut s'avérer capitale dans la conduite des affaires d'un peuple. Et c'est Obama a flanché.

 

Une indifférence hautaine

 

Considérons par exemple une question : les relations avec les alliés européens (et même japonais). Bien qu'Obama n'ait entrepris aucune action hostile contre ses alliés de l'Otan et que, sans doute, le retour prudent de la diplomatie américaine au multilatéralisme ait rassuré la plupart des gouvernements du Vieux Continent, la méthode Obama consistant, par ailleurs, à humilier, consciemment ou non, tous les gouvernements européens les uns après les autres, lui a retiré toute bonne volonté de ce côté-ci de l'Atlantique. Il émerge ainsi de la personne du président l'image d'une indifférence hautaine, dont est ainsi gratifiée toute la partie nord de la planète. On retrouvera la même incapacité à soulever l'opinion, à l'œuvre en politique intérieure. Obama a eu raison d'utiliser à plein sa majorité au Congrès pour faire passer une loi sur la Sécurité sociale la plus consensuelle possible. Et malgré un chemin ardu, c'était presque fait avec le vote du Sénat fin décembre 2009. Mais à aucun moment, le président ne s'est adressé solennellement à la nation pour dire l'enjeu d'une telle réforme qui, en effet, fait porter un effort financier important aux classes moyennes déjà couvertes par l'assurance, en faveur de précaires abandonnés à eux-mêmes, en majorité des jeunes sans emploi et des travailleurs non qualifiés. En clair, une majorité écrasante de Noirs et d'Hispaniques. Son manque de franchise aura démobilisé les élans généreux potentiellement majoritaires de l'opinion et facilité l'offensive d'une droite, qui en a profité pour leurrer l'opinion et flatter ses pires préjugés en la noyant dans des détails technocratiques incompréhensibles.

 

Un échec très relatif

 

Obama a réagi en ouvrant avec la régulation du système financier, un second front bien nécessaire. encore, derrière la fermeté du propos, on a pu entrevoir, avec la montée en première ligne du vétéran plutôt conservateur de la Fed, Paul Volcker, une volonté de faire assumer par le centre le plus rassis une partie des revendications les plus à gauche de l'opinion. Mais comme toujours, le président, parce qu'il part d'idées, les siennes, trop franchement à gauche et qui demeurent par même imprésentables à l'opinion sous cette forme, hésite à montrer son énergie idéologique dans des questions il pourrait, il devrait être suivi. C'est cette timidité qui le conduit à s'enfoncer avec toutes les ressources de sa grande intelligence dans la complexité des processus techniques, sans tenir au pays le langage que celui-ci attend. L'échec, au demeurant très relatif d'Obama, qui dispose encore de 57 % d'opinions favorables, tout comme Reagan au bout d'un an de mandat, consiste donc à avoir mené une politique centriste dont il a un peu honte dans un langage un peu trop gauchiste. Et pourtant, si le président parvenait à tenir le même langage mobilisateur en se plaçant au centre avec conviction, il pourrait paradoxalement mener une politique bien plus à gauche, plus conforme à certaines de ses intuitions les plus profondes. Mais ici, pour le rappeler avec Pierre Mendès France, gouverner ce sera d'abord choisir.