Le grand virage de l'Amérique
14/10/2008
L'éditorial de Pierre Rousselin du 15 octobre.
La crise
financière est en train d'accélérer une évolution radicale de la politique américaine, que l'élection présidentielle du 4 novembre risque fort de consacrer. Entre l'abandon, il y a quelques semaines, de la banque d'investissement Lehman
Brothers, au nom du «laisser-faire» et de la religion du marché,
et la décision qui vient
d'être prise d'utiliser le
plan Paulson pour recapitaliser les banques à hauteur de 250 milliards de dollars, c'est une véritable
révolution idéologique qui
a eu lieu outre-Atlantique.
Depuis le fiasco irakien, l'échec des néoconservateurs était patent en politique étrangère. Il vient d'être confirmé par leur défaite en rase campagne sur le champ de bataille de l'économie.
Si, le 15 septembre,
l'État fédéral a laissé couler Lehman Brothers
sans apporter sa garantie, c'est parce que les «pragmatiques» de l'Administration
- le secrétaire au Trésor,
Henry Paulson, et le président de la Réserve, Ben Bernanke - n'avaient
pu convaincre les idéologues qui voyaient dans un sauvetage de la quatrième grande banque de Wall Street «le début du socialisme».
Fin septembre,
c'est cette même phobie qui pousse nombre de congressmen républicains à repousser le plan
Paulson. Ce plan de 750 milliards de dollars sera finalement adopté dans une version qui prévoyait bien le rachat par le Trésor des «créances toxiques» des banques mais n'envisageait
aucunement leur recapitalisation, à laquelle il s'avère maintenant
qu'il va servir.
Heureusement, car il n'aurait
sans doute jamais été adopté si
le Congrès avait su qu'il préparait
la nationalisation partielle
des banques !
En économie
comme en diplomatie, l'Administration la plus idéologique
de l'histoire moderne des États-Unis est en train de s'achever par un renoncement spectaculaire aux dogmes qu'elle a défendus à ses débuts :
- en Irak,
où l'arrivée aux commandes du général Petraeus a eu pour effet d'imprimer
un changement de cap radical aux objectifs
des États-Unis, désormais
en quête d'alliés au sein de la communauté sunnite ;
- en Afghanistan, où le secrétaire à la Défense, Robert Gates, autre représentant éminent des pragmatiques de l'Administration,
prône ouvertement une «sortie de crise» fondée sur des négociations avec les talibans
qui ne sont pas liés à
al-Qaida ;
- en Corée
du Nord, pays qui vient de sortir
de l'«axe du Mal» et de quitter la liste des États terroristes, au terme d'un bras de fer feutré avec les derniers néoconservateurs de l'entourage
de George W. Bush.
Il faut
rendre hommage au pragmatisme des Américains, qui reste leur seule
véritable religion et leur permet de brûler les idoles qu'ils ont
adorées avant qu'il ne soit trop
tard.
Le grand virage
pris par l'Administration finissante est celui d'une opinion dont l'évolution se dessine sur la carte des États qui, selon les sondages, seraient sur le point d'élire Barack
Obama. Le démocrate est largement en tête face à John
McCain dans le seul décompte important : celui des grands électeurs.