Le grand tournant de la civilisation américaine
26/09/2008
La chronique
d'Alexandre Adler du 27 septembre.
J'avais déjà, voici quelques mois, ennuyé, une fois
de plus, le lecteur avec mon goût des paradoxes, en saluant l'avènement d'une sorte de «socialisme américain», essentiellement fondé sur une emprise sans commune mesure avec le passé de la puissance publique.
Je n'y reviendrai pas dans le détail, tant maintenant l'idée est en passe
de devenir un truisme :
le magazine Times publie, par exemple,
une caricature où le drapeau américain passe, après un moment de transition, à l'état
de drapeau français, signifiant par là que l'Amérique, sous le choc de la crise, vient d'abandonner tous ses principes
antérieurs au profit d'un centralisme
pragmatique et étatique, fondé sur la hausse
des impôts, puisque personne ne croit ni au remboursement des créances accordées aux
institutions financières en déroute,
ni non plus par leur financement par la dette, laquelle, malgré l'impressionnante bonne volonté chinoise en ce domaine, a atteint,
elle aussi, ses limites physiques.
Ce qui demeure controversé dans cette affaire, c'est la forme que prendra
alors ce grand tournant de la civilisation américaine, auquel nous sommes déjà parvenus à l'étage de
son infrastructure fondamentale : Wall Street. Sans aucun doute, l'économie de marché et même
la forte inégalité apparente
des rémunérations ne sont vraiment en cause, et pas même la
large présence des États-Unis
dans le monde.
Plutôt qu'une comparaison,
parfois possible, avec les années
1988-1989 pour l'Union soviétique,
on invoquera avec plus de vraisemblance
les années 1979-1980 aux États-Unis,
qui marquèrent la fin du modèle
rooseveltien et la prise de
pouvoir par une nouvelle
coalition populiste et monétariste
que Reagan était parvenu à
forger, dès les années
1970, en Californie. En somme,
si l'on admet
que la crise de 1929 a donné naissance à un modèle
original qui s'est prolongé,
malgré des difficultés croissantes, jusqu'en 1979, soit une durée
de 47 ans et un accident majeur,
la Seconde Guerre mondiale,
on assignera peut-être rétrospectivement à Ronald Reagan la paternité
d'une époque sensiblement
plus courte - la moitié de
la précédente, à cheval celle-ci
sur l'effondrement du communisme et l'avènement de la mondialisation.
Car pas plus que
Nixon dans les années 1970 ou Eiseinhower avant lui, dans
les années 1950, n'étaient
parvenus à infléchir sérieusement
le modèle hérité des démocrates rooseveltiens, l'épisode Clinton n'était pas davantage parvenu, surtout après
la « cohabitation » imposée par un Congrès républicain dominé par Gingrich, à recréer
les bases d'un État-providence solide
ou à endiguer l'ouverture libérale des marchés, malgré quelques tentations protectionnistes initiales.
Voici que dans
la hâte et le tremblement un nouveau modèle s'est mis en place en quelques semaines. Désormais, malgré les criailleries populistes de certains élus de gauche ou de droite, le principe des hausses
d'impôt est adopté. Voici que
face à l'intervention providentielle
de l'épargne chinoise, la stratégie de baisse systématique du dollar pour stimuler
les exportations est également
abandonnée ;
elle le sera d'autant plus que la nouvelle austérité américaine amènera un influx immédiat de capitaux du reste de la terre en quête d'une valorisation
sans risque et d'un coût d'entrée singulièrement facilité par la dépréciation des actifs américains sur une période
assez longue. Voici, enfin, que l'Amérique
songe très sérieusement à réduire sa consommation
énergétique. Maintenant que le dollar ne peut plus guère baisser, il lui faut tout simplement acheter moins de pétrole à l'Opep. De même, les barrières douanières et les protections en tous les domaines ne devraient pas disparaître, bien au contraire.
Nous avons
vu que le passage du modèle
rooseveltien au modèle reaganien n'avait pas assuré en revanche la même transformation de la politique
étrangère, n'était-ce la
suppression du service militaire. Cette fois-ci,
le bouleversement ne peut être
que beaucoup plus important : l'Amérique achève la phase proprement militaire de la guerre
antiterroriste, et elle se
dote d'un modèle volontariste
en économie qui pourrait aboutir à une révolution
stratégique formidable : moins
d'opérations de police, une
redéfinition radicale des priorités, portées par une nouvelle austérité financière, mais aussi et contradictoirement, sur les confins pakistanais, peut-être l'esquisse d'une vraie guerre avec une véritable armée au Pakistan en
alliance avec l'Inde, Israël,
et qui peut savoir ce que ferait un nouvel
Iran plus proche de Washington.
Car nous sommes peut-être en train de quitter un système élitaire dans le fond très permissif et assez complaisant où l'enrichissement personnel était roi et la transformation de
l'armée en une superpolice internationale, l'une des conséquences majeures. Désormais, on peut tout à fait envisager la fin
de ce néocolonialisme
réticent, mais peut-être aussi la volonté d'assumer des conflits bien plus vastes avec des puissances qui ne
se cacheraient plus derrière le petit doigt, même inquisiteur,
d'Oussama Ben Laden.