Pourquoi je souhaite la victoire d'Obama
du 23 mars
La chronique
d'Alexandre Adler.
A la veille
de la convention démocrate, qui devrait
permettre à Barack Obama de reprendre
en main une campagne électorale - elle a donné tout récemment quelques signes de faiblesse -, il est peut-être temps de poser le problème Obama dans toute son ampleur.
Les vingt
dernières années ont vu, aux États-Unis, l'ascension d'une élite noire
tout à fait remarquable qui a montré
qu'elle n'avait plus le moindre complexe d'infériorité. Tour à tour, de grandes
sociétés ont vu des présidents noirs accéder à leur direction, sans heurts ni psychodrames : Merrill Lynch, Citigroup,
au moins jusqu'à la période récente, Time-Warner-AOL dans le domaine de la
communication, et American Express n'ont pas eu à pâtir de leurs
PDG afro-américains. Deux personnalités d'exception, le général Colin
Powell et aujourd'hui Condoleezza Rice se sont succédé à la tête de la diplomatie américaine, et ont remporté des succès incontestables.
Si j'étais
un électeur américain, je ferais une campagne
enthousiaste pour l'élection
de Mme Rice à la Maison-Blanche. La nature des choses veut malheureusement
que ce ne soit pas elle, mais le sénateur de l'Illinois, Barack Obama, qui peut
aujourd'hui devenir le
premier président noir des États-Unis.
Ici commence le dilemme : malgré les inévitables
ajustements et concessions à l'électorat
centriste encore indécis, il apparaît clairement
qu'Obama provient de la
gauche la plus fermée, la plus idéologique
et parfois même la plus dangereuse du Parti démocrate. Les anecdotes qui ont égrené son duel avec Hillary Clinton n'ont
d'autre intérêt que de montrer qu'Obama partage, initialement au moins, les préjugés et les aveuglements de
la gauche américaine, sans effort réel
de s'en distancer, moins encore d'effectuer sur l'opinion publique
une pédagogie salutaire.
Obama est
favorable à un protectionnisme renforcé
qui perturberait les relations avec la Chine et ferait exploser le marché commun avec le Canada et
le Mexique. Obama demeure
partisan d'un retrait unilatéral
non négocié de l'Irak au
moment même où la situation
sur le terrain commence pourtant
à s'améliorer spectaculairement.
Il a été également
partisan d'une négociation inconditionnelle avec le régime iranien
tel qu'il est, et très probablement
avec le Hamas palestinien. Son manque
d'intérêt pour l'Europe et
pour l'Asie est patent et ses prises de position n'excèdent guère les déclarations habituelles et ronronnantes en faveur des droits de l'homme et d'une diplomatie américaine rectifiée. Plus grave
encore, la présence à ses côtés de l'ancien secrétaire d'État, Zbigniew Brzegzinski, qui s'est illustré récemment en saluant chaleureusement le pamphlet violemment
anti-israélien de Walt Emearsheimear
qui, rappelons-le, accuse le lobby juif d'avoir influencé
négativement toute la politique américaine au Moyen-Orient. J'ajoute même que les déclarations
excessivement sionistes du candidat lors de sa visite en Israël
et excessivement bellicistes
s'agissant du Pakistan et de l'Afghanistan
- trop extrêmes pour être sincères - ne donnent pas le sentiment d'une
nouvelle réflexion du candidat,
mais de l'opportunisme le
plus débridé.
Malgré tout cela, et, de surcroît, malgré la grande estime que
m'inspire John McCain, je souhaite
pour trois ordres de raison
une victoire d'Obama. D'abord et avant tout, parce qu'en élisant un président noir, bon ou mauvais, l'Amérique pourrait réussir sur son corps politique un véritable exorcisme ô combien nécessaire. Pour une fois d'accord
avec la redoutable Michelle Obama, je pense qu'en effet
les Afro-Américains seront
en masse enfin fiers de leur pays et que l'intégration tant espérée aura fait un bond décisif
et irréversible. Ensuite, parce que l'alternance
doit jouer : dans une
démocratie, les partis doivent se succéder au pouvoir, et tout particulièrement
aujourd'hui, où le modèle économique instauré par Reagan a perdu l'essentiel de ses justifications.
Le retour des démocrates signifierait la pacification indispensable de la société américaine aujourd'hui polarisée entre une richesse extrême
et des classes moyennes un peu
appauvries. J'ose à peine avancer la troisième raison, un peu perverse.
La petite éclipse
de l'influence américaine que la présidence Obama (tout comme, d'ailleurs, celle de Clinton auparavant) risquerait de provoquer, serait aussi une
opportunité inespérée pour que l'Europe assume enfin ses responsabilités
d'adulte, exactement comme a pu le faire, dans la crise géorgienne,
Nicolas Sarkozy, qui a su profiter
de l'inaction de l'Administration
Bush paralysée entre deux tendances opposées.
Je ne crois
pas qu'Obama assurera une renaissance de l'Amérique sur tous les fronts, mais je suis sûr
qu'il provoquera en retour
un ressaisissement de l'Europe
et un rapprochement de celle-ci avec la Russie. De toutes les raisons d'espérer la victoire des démocrates, celle-ci est peut-être la moins avouable, mais ce n'est
pas la moindre.