Ce que Barack Obama doit à George W. Bush

 

23/05/2008

 

L'analyse d'Alexandre Adler.

Toute l'Amérique bruisse de la renommée du vainqueur de la primaire démocrate, le sénateur Barack Obama ; toute l'Amérique est en train de se réconcilier pour enterrer George W. Bush et son bilan. Le lecteur qui me fait l'honneur de me lire de temps à autre aura tout de suite compris que mon esprit négateur me porte évidemment à la rescousse de Bush et à l'assaut d'Obama. Mais ici nuance : Bush a aussi préparé les voies d'Obama.

La vague Obama comporte plusieurs ramifications. Nombreux, et à juste titre, sont les Américains qui pensent que l'Amérique de 2008 a besoin d'une rupture véritable avec la société qui - de la crise du subprime à la dégradation spectaculaire des infrastructures et avec elles de toutes les politiques publiques - a bien besoin d'un véritable coup de balai. Ce ne sont pas des fumées obscurcissantes de Bagdad mais des eaux fétides et croupissantes d'une Nouvelle-Orléans abandonnée à elle-même qu'est tombé le verdict.

En désignant avec John McCain le candidat républicain le plus à gauche depuis 1948, les électeurs conservateurs des primaires ne s'y sont pas trompés. À cela s'ajoute la parabole biblique des «derniers qui seront un jour les premiers» : les élites noires américaines ont étonné le pays par leur compétence, leur dynamisme et leur courage.

Beaucoup d'Américains pensent qu'en élisant un président noir, ils rétabliront une justice depuis longtemps réclamée et sans nuire le moins du monde à la qualité de l'exécutif. Sur ce point également, l'opinion a parfaitement raison. Et je compte parmi ceux qui auraient aimé voir Colin Powell à la Maison-Blanche hier et peut-être un jour Candie Rice. Mais la victoire d'Obama tient aussi à l'envahissement extrêmement dangereux d'une vague pacifiste, isolationniste et protectionniste, dont le mot d'ordre véritable - America First - fut celui de Charles Lindbergh et de ses amis qui se refusaient contre Roosevelt à entrer dans la Seconde Guerre mondiale contre Hitler.

On tombe à bras raccourci sur George W. Bush lorsqu'il évoque le spectre de Chamberlain, mais on oublie volontiers les lapsus extrêmement significatifs de la gauche américaine, la vraie. C'est ainsi que la presse libérale de New York, comme celle de Los Angeles, a fait la fête au pensum abominable de l'un des siens, Nicholson Baker, qui s'en prend, dans un livre intitulé Human Smoke, à Winston Churchill pas moins, qui lui semble, par son bellicisme, avoir été le fauteur véritable de la guerre mondiale et ainsi conduit le monde de 1940 au désastre.

Autrefois, ce genre de factum aurait été classé dans la même catégorie que l'opéra Le Bonheur sous Hitler qui fait le centre du film de Mel Brooks, Les Producteurs. Préparé par la propagande insistante et trouillarde de Steven Spielberg, véritable doctrinaire du «zéro mort», exalté par la tremblote esthète, à la Mishima, d'un Clint Eastwood qui exalte le courage des soldats nippons à Okinawa et la barbarie des marines, le pacifisme unilatéral règne désormais de Portland (Maine) jusqu'à San Diego. Mais je ne peux exonérer le courant néoconservateur, pas plus que l'actuel président, d'une responsabilité essentielle dans ce retournement de l'opinion.

De deux choses l'une en effet : ou bien l'Amérique est en guerre contre le terrorisme islamiste depuis le 11 septembre 2001, ou bien elle ne l'est pas. Or le président Bush a choisi dès ce moment- d'anesthésier l'opinion publique et de traiter ses concitoyens comme des enfants. Au lieu de demander à chacun des sacrifices auxquels l'Amérique était prête en augmentant les impôts et en défendant les services publics, ce furent les baisses systématiques d'impôts. Au lieu de réaliser avec l'écrasante majorité des démocrates qui y étaient favorables une union nationale inspirée de ce qu'avait fait Roosevelt en 1941, ce fut la poursuite avec Cheney et Rumsfeld d'une politique partisane et sectaire, qui ne pouvait en fin de course que favoriser la victoire de l'aile la plus gauchiste des démocrates.

Au fond, si Obama atteint aujourd'hui le pinacle, il le doit tout à la fois au meilleur de Bush, son antiracisme qui l'aura conduit à promouvoir aux plus hauts postes de l'État des Africains américains remarquables, et bien sûr au pire de ce président pourtant courageux, sa volonté de préserver un égoïsme socio-économique américain qui ne pouvait que déboucher à terme sur l'égocentrisme géostratégique du très hollywoodien Barack Obama.

Il n'est toutefois pas impossible que les bonnes raisons de faire gagner Obama - antiracisme et retour des politiques publiques - vaillent de courir des risques certains en politique étrangère. Mais imaginons que John McCain réalise un ticket avec Condoleezza Rice : le jeu pourrait alors bien se rouvrir.