L'Amérique et le socialisme
28/03/2008
La chronique
d'Alexandre Adler du 29
mars
Voici une provocation, non gratuite, mais qui en a tout l'air : le socialisme, chassé des consciences et des espérances
par l'effondrement du système soviétique il y a dix ans
environ, serait-il en train de renaître
des transformations spectaculaires du centre du capitalisme
mondial, les États-Unis eux-mêmes ?
Plusieurs facteurs, en effet, viennent comme jouer en simultanéité pour remettre en
cause les fondements des modes de vivre et de produire américains.
Restant fidèles à la pensée
de Marx, évidemment nous partirons de l'infrastructure.
Pressé par l'impérieuse nécessité de sauver le système financier, qui n'a jamais été aussi
vulnérable depuis 1930, le
chef de la Fed, Ben Bernanke, vient
de prendre la décision historique de socialiser les pertes des banques d'affaires. Jusqu'ici en effet, la banque centrale ne prêtait
qu'aux banques de dépôt, afin d'enrayer
une panique aux dimensions mondiales. Aujourd'hui, la seule nécessité de sauver l'ensemble du système bancaire,
non seulement impose la garantie
d'État pour les placements antérieurs
des banques d'investissement,
mais contraint même la Réserve fédérale à prêter
encore à ces banques d'affaires pour de nouvelles opérations à risques, sans lesquelles la machine tout entière
menacerait de s'arrêter.
Il faut comprendre
que la magie financière en vigueur a créé un tel déséquilibre
entre les fonds propres des grands établissements financiers et les en-cours
de crédit qui ont pu être consentis,
que l'État doit se transformer en créancier
de dernier recours, au mépris
de toute la doctrine libérale.
Les Américains,
on le sait, sont beaucoup moins doctrinaires lorsqu'il s'agit d'eux-mêmes qu'ils ne le sont à
l'endroit de leurs partenaires latino-américains,
par exemple. Le résultat de
la crise actuelle est donc
d'avoir renforcé les moyens d'action de l'État, à côté
desquels les nationalisations
mitterrandiennes ne sont que de la petite bière. Voilà, en effet, que sous
l'impact de la catastrophe imminente,
la Fed est devenue virtuellement propriétaire de l'ensemble des établissements
financiers les plus dynamiques, principalement
les banques d'affaires où la dette contractée
envers le Trésor public équivaut à des prises de participation stratégiques.
Deuxième grand tournant qui s'annonce :
la rigueur fiscale. Même si tout va être
fait dans les mois qui viennent pour permettre d'entretenir encore le système, c'en est fini,
au niveau de baisse atteint par le dollar et de défiance
des marchés financiers internationaux,
du financement extérieur du déficit
budgétaire américain.
Pour caricaturer
un peu les choses, nous dirons
que la Chine finançait avec
ses excédents de balance commerciale les déficits de plus
en plus insoutenables des États-Unis,
en achetant des bons du Trésor à
la Fed, lesquels avaient
pour effet de déprécier artificiellement la valeur de la monnaie chinoise. La rapide détérioration de la compétitivité chinoise, laquelle pourrait malheureusement s'accompagner d'une crise politique
à l'occasion des Jeux olympiques, est en train de mettre fin à la bonne volonté
de Pékin.
Devant cette situation, il ne restera plus à l'Amérique qu'à relever les taux d'intérêt à court terme (sans doute peu après l'élection présidentielle de novembre) mais surtout à
couvrir les déficits par l'accroissement des impôts. Par
un nouveau coup de boutoir contre
le contrat américain de
base, l'État est obligé de rassembler entre ses mains des moyens financiers beaucoup plus importants
par les méthodes classiques
de la politique monétaire
et surtout de la politique fiscale.
Troisième point : la fin de l'interdépendance mondialiste qui
se profile ainsi que la poussée électorale en faveur d'une certaine
protection de l'industrie américaine
sont en train de modifier aussi
la donne en faveur d'une remontée des barrières entre nations. Si on y ajoute l'arsenal législatif pour prévenir l'entrée indiscriminée de fonds souverains dans les économies nationales, il s'impose
ainsi à tous
les candidats présidentiels
un programme le plus à
gauche de la politique américaine
depuis bien longtemps. Ainsi naît un isolationnisme
bien tempéré qui pour l'instant n'est formulé jusqu'au bout que par Barack Obama. Supposons également une certaine
stabilisation des marchés mondiaux et le maintien de la même politique fiscale, nous aurons
de surcroît une demande de plus en plus ample de redistribution par l'État, notamment en élargissant considérablement les bénéfices de la couverture sociale.
Le lecteur
a bien compris qu'il s'agit là
de l'ensemble du programme Obama, lequel intervient dans une fin de cycle économique où, selon une
statistique récente, les
gains salariaux des Noirs et des Blancs
se sont tassés respectivement de moins
2,8 % et de moins 1,2 % depuis
2001.
Et si
l'Amérique dans un contrecoup désormais inévitable choisissait ainsi de relancer les deux piliers de la pensée socialiste que sont le volontarisme
et l'étatisme ?