Pékin, le Tibet et l'Occident
l'analyse de Mével
26/03/2008
Pour le correspondant
du Figaro en Chine, «Pékin
se trompe sur le Tibet, l'Occident sur la Chine et
les Tibétains sur les Occidentaux».
La puissante
machine de l'État-parti ne l'avait sûrement pas prévu ainsi. Pékin
veut encore faire des Jeux
la vitrine éclatante de son
succès. Mais, dès le coup d'envoi de la saison olympique, la propagande a été
obligée de tirer le rideau. La télévision chinoise a coupé la
retransmission de la cérémonie d'Olympie
et privé ses
centaines de millions de téléspectateurs
d'images, signalant que ces JO ne
font pas l'unanimité.
La répression
de la révolte tibétaine explique bien sûr
la contestation et la censure. L'incident n'est
pas le dernier. Le périple
de la flamme devait être une montée
triomphale vers l'ouverture des Jeux le 8 août à Pékin.
Ce sera plutôt une odyssée sous
haute protection policière à
Londres, à Paris (le
9 avril), San Francisco et
Nagano. Le parcours chinois échappera aux huées. Mais à Lhassa, le 21 juin, les gorges seront serrées.
L'idéal olympique est une auberge espagnole. La particularité de cette crise est
que tous les camps le jugent trahi. Trois
malentendus cristallisent ce formidable gâchis.
La Chine s'est trompée sur le Tibet. L'Occident s'est leurré sur la Chine. Et pour finir, les Tibétains risquent de payer cher leurs illusions s'ils attendent des démocraties
beaucoup plus que de la poudre
aux yeux.
La faute
lourde revient à Pékin. La Chine n'a jamais contrôlé
totalement le royaume himalayen. Jusqu'à ces dernières semaines,
l'équipe de Hu Jintao croyait sincèrement tenir la panacée :
pour gagner le cœur des Tibétains, il suffisait
d'investir, d'amener le chemin de fer, d'améliorer le niveau de vie et d'ignorer le dalaï-lama jusqu'à sa disparition.
À l'approche des Jeux, la sécurité chinoise s'inquiétait des dissidents pékinois
et des contestataires étrangers. Mais pas des monastères à
4 000 mètres d'altitude.
ÀLhassa, la révolte a déchiré
l'illusion.
La direction chinoise n'a pas vu monter la colère. La police, mal préparée,
a laissé dégénérer la
manifestation populaire. Le 14 mars, l'émeute a duré toute une journée
avant que les paramilitaires n'entrent en
scène. Pis, et au contraire de la révolte
tibétaine réprimée par le jeune Hu Jintao
en 1989, les troubles ont gagné
trois provinces :
le Qinghai, le Gansu et le Sichuan. Le Parti communiste
redoute que le Xinjiang musulman, lui aussi sous
le joug, s'ajoute à la liste. La radicalisation des Tibétains, privés d'emploi par une discrimination inavouée, n'explique pas tout. L'arrogance des colons chinois, attisée
par des slogans de «lutte à
mort» contre le dalaï-lama
non plus. Le problème est l'incapacité du pouvoir communiste
à comprendre ce qu'est l'identité
religieuse. La culture tibétaine
est trop éloignée
de la Chine pour céder au matérialisme
qui fait trimer l'«usine du monde». La loyauté des Tibétains envers l'exilé de Dharamsala est insondable
aux yeux des idéologues du Parti communiste.
Le second malentendu se situe en Occident, occupé depuis près
de vingt ans à ramener la République
populaire dans le club des puissances fréquentables. La Chine est
entrée à l'Organisation mondiale du commerce l'année où elle
a décroché les JO, en 2001. D'un côté, elle s'est
engagée à ouvrir son marché. De l'autre, elle a fait sur les droits de l'homme des promesses
qui n'engagent on le voit aujourd'hui que ceux qui ont bien
voulu les entendre. L'hypothèse, séduisante,
était que les libertés étaient aussi inéluctables que la croissance. En s'enrôlant dans l'OMC et en signant
pour les Jeux, l'État-parti
tressait en somme la corde pour se faire pendre.
C'est l'inverse qui s'est
produit.
À Pékin, le succès économique engraisse la caste au pouvoir, décuple son instinct de survie et lui
donne les moyens d'en remontrer aux démocraties. Loin de Shanghaï et de Davos, la Chine de Hu Jintao montre
au Tibet un visage moins sympathique
que prévu. C'est un pays autrement
plus agréable à vivre que celui légué
par Mao. Mais, depuis 1949, le PC n'a
jamais toléré de contre-pouvoir. Les appels
au «dialogue» avec le dalaï-lama se heurteront au même mur.
Le constat
conduira peut-être l'Europe et les États-Unis à infléchir
leur politique et à juger sur
pièces plutôt que sur parole. En attendant, la réaction surprise et discrète des
Occidentaux fait naître au
Tibet le troisième malentendu : les gouvernements démocratiques abandonnent le terrain de l'indignation
aux organisations non gouvernementales,
à Hollywood et aux «people». On ne peut pas leur
reprocher de l'investir.
Mais les Tibétains auraient tort de parier sur la seule «conscience» internationale.
Dans les monastères, l'agitation a commencé en octobre, lorsque le Congrès américain a reçu le dalaï-lama à grand fracas. Il y a deux semaines,
des manifestations de soutien très
médiatisées à Olympie, Katmandou et Dharamsala ont enhardi les moines de Lhassa. Ils
sont descendus dans la rue. L'image de la Chine et des JO en sort ternie. Mais aujourd'hui ce sont
les Tibétains «de l'intérieur»
qui paient le prix, en se disant,
peut-être, qu'ils ont été trompés.