Une bombe à retardement

 

Olivier Picard

 

D'une façon ou d'une autre, la France devra choisir entre deux paroles. Celle qu'elle a donnée à l'Amérique et celle qu'elle a donnée aux Français. Même si les sous-sols de la diplomatie permettront sans doute à Nicolas Sarkozy de trouver une porte de sortie honorable qui respectera les apparences, le président de la République est coincé. Le voilà dos au mur, contraint à la décision, projeté vers un choix cornélien comme le furent, avant lui, Jacques Chirac et Dominique de Villepin lorsqu'ils furent confrontés au dilemme irakien.

 

 Les acteurs ont changé. Mais la popularité du nouveau locataire de la Maison Blanche rend l'équation encore plus complexe que celle posée en 2003 par George.W Bush. Il était assez naturel de résister à la stratégie d'un va-t-en guerre caricatural, partisan de la force, sûr de l'hégémonie occidentale, et habité par l'idéologie quasi religieuse du choc des civilisations. Il sera beaucoup plus difficile de tempérer la démarche pragmatique d'un prix Nobel de la paix armé d'un humanisme planétaire face à la barbarie terroriste.

 

 Sur le papier, tout aurait pousser ce président français atlantiste et volontaire à soutenir sans réserve un allié historique engagé, avec une modestie idéologique affichée, dans un combat jugé noble et décisif. Les références de Nicolas Sarkozy - celles qu'il proclama lors de son premier voyage présidentiel aux États-Unis - auraient justifié à elles seules un appui français sans équivoque. Un oui franc à la demande claire formulée par Washington. Mais Paris n'a à offrir que son embarras. Les dirigeants de l'UMP ont ramé toute la journée d'hier pour masquer ce qui ressemblait fort à une tentative de gagner du temps.

 

 Nicolas Sarkozy sait qu'il ne peut prendre le risque de provoquer frontalement l'opinion sur une question majeure. Une nette majorité de Français est clairement opposée à l'envoi de nouvelles troupes en Afghanistan. Alors, 1500 hommes... ce serait énorme. Inacceptable pour un pays traumatisé par des pertes, pourtant limitées mais qu'il juge inutiles. Emporté par son tempérament, et par l'émotion, le président a pris un énorme risque le jour il a affirmé que la France n'enverrait pas un seul homme supplémentaire à Kaboul. C'était une déclaration politique majeure lancée sur le ton d'une révolte spontanée. Une bombe à retardement.

 

 Dans un contexte de guerre, ce genre d'imprudence se paie cher. D'autant plus cher que la France a réintégré le commandement intégré de l'OTAN il y a quelques mois. Inaugurer ce retour par une divergence avec les États-Unis, cela ferait désordre... Les formateurs ? Cela ferait Vietnam 1963, quand Kennedy envoya des « officiers d'encadrement » à Saïgon. Mais il y a pire. Le doute. Et si la France de l'Élysée ne croyait plus vraiment à une victoire militaire américaine en Afghanistan ? Le décalage transatlantique serait alors total. Explosif.

 

Édition du Jeu 3 déc. 2009