La
rupture de l'Amérique
La crise
financière internationale
a fini par masquer la
dimension historique du rendez-vous
du 4 novembre. Ce jour-là, l'élection présidentielle américaine ne sera
pas seulement celle
des citoyens des États-Unis.
Elle concernera tous
les continents, tous les peuples,
toutes les cultures, toutes
les races. Un scrutin
planétaire, en quelque sorte.
Bien sûr, il y a le phénomène
Obama. Et même si le sénateur de l'Illinois est encore loin d'être
assuré de la victoire que lui promettent
les sondages, son seul statut de favori est en soi un signe
extraordinaire. Un Noir aux portes de la Maison Blanche ! La première
puissance du monde prête à se donner
un président issu d'une minorité de sa population ! Qui aurait misé un dollar sur un tel scénario
il y a seulement douze mois ?
Cet
événement au souffle universel n'est pas l'une de ces péripéties
que réserve, à intervalles réguliers, l'histoire politique des États-Unis. Il va
bien au delà de la logique électorale, du brio exceptionnel d'un candidat, de la
mécanique efficace de sa campagne. Il
échappe au calcul, à la stratégie et même à l'éventualité d'une victoire de John McCain.
En 2000 le duel Bush-Gore opposait
déjà deux Amériques, mais il restait classique, tout comme le fut le match Bush-Kerry
en 2004. Quel que soit le résultat qui sortira des urnes, le choc de
2008, lui, est un jalon dans le destin
d'une Amérique ébranlée dans ses
certitudes par les attentats du 11 septembre, fissurée par les erreurs et les mensonges de son aventure irakienne, contestée dans son rôle de maître d'un monde unipolaire
depuis presque vingt ans.
Bien avant l'épilogue de sa
très longue course présidentielle,
l'Amérique était déterminée à tourner la page d'un
bushisme à bout de souffle.
Du fond du Nebraska, de l'Utah ou
du Montana, elle n'en a pas
forcément conscience, mais elle en a sans doute l'intuition :
elle va vivre une rupture fondamentale de son
mode de civilisation. Elle le sait : le président qu'elle s'apprête à élire devra affronter un monde inconnu où
la disparition annoncée du pétrole, les défis climatiques et les ouragans d'un capitalisme fou brouillent toutes les cartes.
Est-ce un hasard si cette
démocratie bien plus exigeante qu'on ne l'imagine a hésité tour à tour
entre une femme déterminée,
un républicain peu conformiste et un démocrate hors norme ? Depuis huit ans,
George W. Bush avait fait oublier
que l'Amérique avait conservé cette formidable capacité à nous étonner...
Édition du Jeu 23 oct. 2008